Ainsi donc nous ne verrons plus Jean Bretagnolle déambuler dans les couloirs du département de
mathématiques d’Orsay dont il fut à sa façon une des figures marquantes. Nous en garderons un
souvenir vivace que certains d’entre nous ne manqueront pas d’entretenir à coup d’anecdotes dont
il était lui-même friand. Homme et mathématicien d’une grande finesse, il aimait à raconter les
autres et à se raconter, distillant avec la même gourmandise les traits d’esprit tout autant que les
diaboliques astuces mathématiques qu’il venait de découvrir. Qu’il en soit l’auteur ou le témoin peu
importe du moment que l’ivresse intellectuelle fût au rendez-vous. Alors avec l’oeil qui frise et le
sourire en coin il s’animait, usant de son verbe précis et du temps qu’il ne comptait jamais comme
de deux armes d’une efficacité redoutable pour emporter l’adhésion de son auditoire et obtenir
sinon une compréhension totale en tout cas une reddition complice. Ah le bon compagnon de
travail que c’était là, poussant l’élégance jusqu’à vous faire sentir qu’il avait en vous et votre travail
bien plus de confiance qu’il n’en avait en lui-même. Quelle chance ont eu au fil de ces nombreuses
années tous les probabilistes et statisticiens en herbe dont il a guidé les premiers pas de
chercheur. Ils ont senti ce regard plein de bonté et de compréhension se poser sur eux, leur
insufflant force et courage. Homme de conviction d’une grande droiture Jean Bretagnolle
dégageait une énergie intellectuelle dont la puissance semblait émaner de ses mains noueuses
comme celles d’un paysan du Trièves dont il aimait à contempler le travail humble et vrai. S’il est
d’ailleurs un aspect de la personnalité de Jean Bretagnolle que l’on ne peut oublier, c’est son
amour profond de la nature. Nous ne serons pas seuls à le raconter, les rivières, les forêts et les
champs qui entourent son village de Clelles dans la rude région du Trièves s’en souviendront
aussi. Finalement, les seuls à ne pas le regretter seront les champignons qui à l’image des
sangliers d’une célèbre bande dessinée se sont toujours dit qu’il était un peu fou ce mathématicien
au pas lourd qui les traquait sans relâche, qu’il pleuve ou qu’il vente…